À Toronto, nous nous sommes achetées, Julie et moi, une pile de Kathy Acker. On faisait des provisions de livres en anglais. Il y a quelques années quelqu'un m'avait dit que je devais la lire. J'avais cherché des écrits à son sujet. Je voyais bien les liens évidents. J'avais lu un de ses romans que j'avais trouvé mal écrit et peu intéressant. J'avais un peu oublié Kathy Acker en me disant qu'un jour je regarderai ses autres livres par curiosité. Je sais bien que je ne suis qu'une sale chialeuse, qu'il en faut très peu pour que je déclare qu'un roman m'emmerde. La liste des écrivains qui m'ennuient est longue! Mais que vous voulez-vous, ils sont plates! Tout le monde est plate et sans imagination. Je lis en ce moment Empire of the Senseless de Kathy Acker et je découvre la grande écrivaine! De toute évidence, je lis une vraie écrivaine comme il y en a peu! Ça me rend bien heureuse, je voulais qu'elle existe cette grande écrivaine punk!
En lisant Kathy Acker, je sais bien ce que j'aime dans la littérature et qui fait que la littérature contemporaine m'ennuie presque totalement. J'aime être mal à l'aise devant un livre. Je crois que mes semblables, lecteurs contemporains, ont oublié comment lire tout en étant sans cesse heurtés et bouleversés par le texte. Les livres stériles et insipides sont dans le vent! J'ai l'impression que si je ne peux me rendre entièrement vulnérable devant le texte, que s'il ne provoque pas cet effet où je peux remettre à tout instant ma vie en question je ne suis pas en train de lire de la littérature. Avec Kathy Acker, comme avec tous les écrivains que j'adore, je me sens comme ça. Je me sens mal et je continue à lire pour comprendre ce qui se passe. Dans le chapitre où je suis rendue, elle parle de la guerre d'Algérie et je capote. C'était déjà bon, dense et passionnant, en plus elle se met à parler de la guerre. Bien sûr, on pourrait tout expliquer par les liens entre l'oeuvre d'Acker et celle de Genet. Ça serait trop simple et ce serait manquer d'imagination. Si elle s'intéresse aux mêmes thèmes que Genet, ce n'est pas seulement parce qu'elle aime Genet, mais parce que Genet a touché quelque chose d'important, qu'elle tente aussi de comprendre. Cette grande chose si importante, à mon avis, c'est le sujet de ma thèse! Alors je ne peux pas trop en parler, ça demanderait que je sois moi l'universitaire et que j'explique tout pendant plusieurs heures ou pages avec de bons arguments.
Je suis à ce moment où toute ma vie est portée par l'obsession de ma thèse. Même quand j'essaie d'y échapper, en lisant Kathy Acker par exemple, je suis ramenée vers mon travail. C'est bon signe, ça doit être parce que j'ai vraiment trouvé mon sujet, le mien, celui qui est si intime et si lié à moi que je suis obligée par la vie d'y penser. Je ne crois pas à la séparation entre le travail intellectuel et la vie. Le travail intellectuel n'est jamais en rupture avec la vie. Les universitaires ne le savent pas, l'université désapprend à vivre, comme à penser. L'institution nous réapprend à vivre à sa manière, comme le reste de la société, avec un temps précis pour la fête et une façon précise de faire la fête. Après tout, pour mes contemporains, vivre c'est faire la fête. Pour moi aussi, remarquez, mais on n'a peut-être pas toujours la même fête! En ce moment, la seule chose qui me manque, vraiment la seule, c'est d'avoir plus de temps pour travailler avec Julie. Écrire avec Julie, c'est les moments les plus beaux de mon existence. On vit et on fait la fête dans ces moments-là! Je suis heureuse d'avoir ce temps donné, qu'on me paie, pour que je me consacre à ma thèse et j'aimerais que Julie puisse être là pour partager avec moi tout ce temps et qu'on écrive ensemble. Je sais que ça va arriver un jour. Un jour, nous aurons ce temps. Il faut que je sois plus patiente. J'ai toujours eu hâte d'être encore plus vieille et ça ne change pas d'années en années.
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