Je jouais à Rock Band tantôt avec Julie. Je suis alternativement le batteur et le guitariste. Julie est toujours la chanteuse! J'ai entendu une chanson un peu métal qui m'a fait pensé à quelqu'un. J'ai eu plusieurs emplois étudiants au fil des ans. Je me suis souvent fait des relations très profondes en peu de temps avec des collègues. Dans mon dernier emploi, où j'occupais la digne fonction d'assistante administrative, j'étais très amie avec Claudette, la madame qui s'occupait des comptes à recevoir. Plusieurs de mes collègues trouvaient que c'était une vieille chialeuse. J'avoue qu'à notre premier contact, je n'ai pas cru immédiatement que j'allais l'aimer. Elle était fort peu accueillante à mon égard et ne semblait pas aimer s'occuper de la formation de la petite nouvelle. Heureusement que j'apprenais vite, je n'ai pas été trop de trouble pour elle. Je travaillais chaque jour dans le même bureau qu'elle, un bureau que nous partagions avec une fière étudiante des HEC qui était la responsable des achats pour la compagnie. Claudette et l'étudiante des HEC se chicanaient souvent, toujours parce que Claudette était soi-disant peu sympathique. En peu de temps, j'ai appris à connaître Claudette. On s'entendait bien. Pour tout dire, je ne me suis jamais si bien entendue avec une femme de plus de cinquante ans d'un milieu si différent du mien. Après tout, j'étais la jeune universitaire, future petite bourgeoise, à qui le monde semblait encore plein de promesse et Claudette était une authentique prolétaire qui n'aimait pas son emploi, qui ne l'avait jamais aimé et qui n'avait plus d'espoir en rien. Elle avait réussi à s'acheter une petite maison à Montréal où elle habitait seule avec ses chats. Elle n'avait que son frère dans sa vie qui était aussi un bon ami avec qui elle allait à un club d'astronomie.
Je suppose que le fait que je ne parlais pas beaucoup et j'avais l'air d'une jeune femme sombre a fait qu'elle s'est ouverte à moi plus rapidement qu'à son habitude. Je savais bien que j'avais la chance de connaître une personne qui s'ouvre très peu aux autres. De toute évidence, nous partagions, elle et moi, un certain sens de la négativité, une capacité à voir la négativité où elle se trouve aujourd'hui. Ce n'est pas la cas de tous nos contemporains! Dieu non! Elle m'a apprit qu'elle aimait beaucoup la musique de Rob Zombie et les films d'horreur. Même si je ne connais pas la musique de Zombie et que je ne connaissais pas ses films à l'époque (J'adore son Halloween!), nous avions elle et moi quelque chose de commun qui nous permettait d'apprendre à se connaître davantage. J'avais désormais une partenaire pour les blagues gore, ce qui est toujours intéressant! Je me suis rendue compte qu'elle avait un sacré sens de l'humour. Autant elle pouvait avoir un sale caractère avec notre collègue étudiante des HEC, autant elle riait de bon coeur! Elle avait habité plusieurs années aux États-Unis. Je lui posais souvent des questions sur sa vie à Miami. Elle me parlait, entres autres, des key lime pie (comme dans la scène grandiose dans la saison deux de Dexter!). Elle aimait aussi beaucoup les revues de vulgarisation scientifique qu'elle lisait sur l'heure du dîner. Pendant les heures de travail, je lui posais aussi des questions sur ce qu'elle lisait dans ses revues. Elle me racontait plein d'histoires intéressantes.
On pourrait dire qu'elle était une vieille asociale, qui aimait plein de choses dans la vie, mais qui avait abandonné tout désir de vivre en compagnie des êtres humains. J'ai fait peut-être exception pendant les quelques mois où nous étions collègues. Lorsque j'ai pensé à elle tantôt, je me suis dit que c'était plate qu'on ne soit plus en contact. Elle m'avait écrit une fois pour que je l'aide à rédiger une lettre. Nous ne nous sommes plus contactées ensuite. À l'époque, je me disais que je ne savais pas ce que j'aurais pu lui dire si nous avions fait des choses ensemble. Je réalise aujourd'hui que je suis une débile! J'aurais pu me forcer un peu. Au fond, j'aimerais bien aller discuter avec elle quelques heures dans sa petite maison au bord du fleuve. J'aurais pu rencontrer les chats dont elle m'a parlé. Je suis stupide, sérieux. Je me suis juste dit que ça serait le fun, mais que ce n'était pas possible que j'étais trop occupée par ma petite vie d'universitaire. Et puis, maintenant, ça fait tant d'années que ça ne me semble plus possible...