Hier, j'ai eu un accident d'auto. Un tout petit impact. Rien de bien grave. En seize ans d'expérience de conduite, je n'avais jamais été impliquée dans un accident. Mon pare-chocs est cassé, il y a un morceau qui est tombé sur la chaussée. Pour éviter de me faire remorquer inutilement, je me suis battue avec mon auto pour arracher complètement le morceau de pare-chocs. Les coups de pied sur le morceau qui pendait furent nécessaires! Dans une autre circonstance, j'aurais pu trouver l'activité amusante. Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'opportunité de frapper sur une auto, sur sa propre auto en plus. Une femme s'est arrêtée pour m'aider. Elle avait un équipement complet dans son auto. Elle devait être une artiste, une artisane. Quelque chose comme ça. Nous étions sur le plateau Mont-Royal, la probabilité était élevée. Elle avait de la corde, elle l'a utilisée pour attacher l'autre bout du pare-chocs, celui qui était encore sur l'auto. J'étais encore secouée par l'événement, je me sentais bête, incapable de faire quoi que ce soit de mes mains. Je crois bien que je l'ai remerciée de m'avoir aidée, c'est-à-dire d'avoir fait une bonne partie du travail pour moi. Enfin, je l'espère. Je me rappelle seulement que j'ai dit que ça n'arrivait que dans les pires moments ces affaires-là.

Il y a un constat à l'amiable. Les assurances s'occupent de tout. Mon assurance m'a donné le nom d'un garage. Mon rendez-vous est dans trois semaines. J'ai demandé à la femme chez le carossier si je pouvais utiliser mon auto avec son pare-chocs cassé. Je m'imaginais me faire arrêter par la police et recevoir un 48 h. Un truc comme ça. Résurgence de l'angoisse de la classe moyenne. Elle s'est mise à rire, elle riait vraiment fort. Elle a hurlé : « Ben oui, voyons ». Elle n'a pas vu mon auto. J'ai précisé qu'un gros morceau manquait sur le pare-chocs. Elle riait encore, elle a fini par me répondre que son auto à elle n'avait pas de pare-chocs et qu'elle roulait avec des tyrap depuis des semaines. « Je n'ai pas l'argent pour le faire réparer ». Je me suis sentie tellement petite bourgeoise avec mes questions.

Quand nous avons acheté l'auto, il y a quelques années, j'ai paniqué. Je me suis imaginée le jour où je m'acheterais quelque chose de plus gros comme une maison et j'ai paniqué deux fois plus. J'ai compris que j'avais un rapport trouble à la propriété, que je me sentais emprisonnée par la propriété. Eh bien! Maintenant que je possède une auto, j'ai oublié le plaisir d'être libre en ville, le bonheur de connaître tous les meilleurs trajets d'autobus, les meilleurs chemins en vélo. Désormais je suis cette fille-là qui demande au carossier si elle peut rouler avec une auto un peu brisée et qui fait hurler de rire la femme au téléphone.

Dans les luttes pour le droit d'auteur du 19e siècle français, Hugo disait qu'il fallait « réconcilier les artistes avec la société par la propriété ». Il n'y a qu'un pas entre réconciliation et domestication. 
 
 
23 février 2015 @ 11:24
J'ai commencé à lire Vernon Subutex tome 1 dès que j'ai pu. C'est-à-dire bien avant d'aller le chercher dans une librairie! Je n'y vois rien de mal. La littérature, c'est fait pour circuler, c'est fait pour être lu. C'est une consécration d'avoir un livre piraté qui s'échange sur les Internets. Ça veut dire qu'il y a des gens qui l'aiment, qui veulent absolument qu'il circule. Tant qu'à moi, ça vaut mille fois plus que tous les prix littéraires du monde.

Je l'ai commencé rapidement, et puis, je l'ai abandonné. Je ne le trouvais pas mauvais. Oh non, pas du tout. J'ai simplement un problème avec les livres avec un million de personnages. Vernon Subutex tome 1 commence plutôt relaxe, après, il y a un méga-feu d'artifices de personnages comme plusieurs romans de Stephen King (dont Despentes parle tout le temps). Ma tête tournait. J'ai déposé ma liseuse.

Je me suis demandée pourquoi j'avais tant de mal avec les livres avec un million de personnages. J'ai formulé quelques hypothèses :

- Explication terre-à-terre : je suis un peu cinglée et j'aime lire à vive allure. Les livres avec des tonnes de personnages m'obligent à prendre des pauses et à revenir en arrière. Ça brise mon rythme de fou. Je n'aime pas être ralentie.
- Explication touchante : je suis une sentimentale et je suis toujours un peu triste quand un personnage que j'aime disparait. Pamela Kant est très cool dans Vernon Subutex et elle quitte le roman aussitôt arrivée. J'étais déçue. J'ai hâte à son retour dans le tome 2.
- Explication théorique : j'ai peut-être un peu d'inconfort avec l'idée de l'écrivain comme supra-conscience qui organise son petit-monde. Ce n'est pourtant pas mal, ni mauvais. Mais pour le moment, je suppose que je cherche autre chose, que je suis ailleurs. Je changerai sans doute d'idée, un jour.

J'ai décidé de prendre des notes sur les personnages pour lire le roman à une vitesse qui me convient. Avec mon crayon à la main, j'ai été capable de poursuivre l'aventure. Maintenant que je l'ai terminé, je crois qu'il y a quelque chose de fascinant qui se passe dans Vernon Subutex. En terminant les dernières pages, je me suis rendue compte que tous les petits mondes qui naviguent dans l'univers de Vernon existent aussi dans ma vie : le monde des ratés, le monde des parvenus, la clique artistique, les gens de droite plutôt cinglés, les gens de la gauche radicale, le monde des marginaux culturels, le monde des marginaux économiques... Je pourrais écrire un pastiche de Vernon Subutex en remplacant chaque personnage du roman par quelqu'un que je connais bien. Je serais capable de trouver quelqu'un pour chaque rôle ou presque. Sur le coup, j'étais fascinée en y pensant et, après, je me suis sentie très déprimée. Je connais tant de gens malheureux, tant de désespérés... Ce n'est pas réjouisant.

Sur Facebook, j'ai déjà vu des gens prendre une photo des livres de leurs amis dans leur bibliothèque. Ils étaient bien fiers d'appartenir à la vie littéraire, de connaître et de fréquenter des écrivains. Moi aussi, j'ai quelques amis qui ont publié des livres. Même si les livres de mes amis me rendent un peu heureuse, je ne prendrai jamais ce genre de photo joyeuse. Je ne prendrai jamais ce genre de photo, parce qu'il faudrait que je prenne aussi une photo d'une bibliothèque vide pour illustrer la présence de tous mes amis qui devraient écrire, qui pourraient écrire et qui ont décidé de saboter leurs paroles depuis longtemps. Ces gens-là se retrouvent dans un roman comme Vernon Subutex. Il faut malheureusement que l'écrivain devienne une supra-conscience pour parler d'eux à leur place. Ça sera toujours à leur place.

***

Ajout à 13 h 27 : J'uploade la carte des personnages de Vernon Subutex tome 1 (j'ai compilé mes notes très rapidement entre deux préparations de cours, je me suis peut-être trompée et j'ai sans doute oublié quelques personnages).

La carte des personnagesRéduire )
 
 
30 décembre 2014 @ 11:57
Je note ici quelques lectures que j'ai aimées en 2014. Comme l'an dernier, j'ai préféré inclure peu de livres québécois dans ma liste, puisque je suis de nature discrète et que je lis beaucoup de gens que je connais. J'ai mis une étoile à côté de mes titres préférés de l'année.

Mon grand moment de 2014 : j'ai terminé enfin La bâtarde de Violette Leduc que j'essaie de lire depuis cinq ans! Les premières pages étaient tellement belles que je n'arrivais pas à aller plus loin. Quelle écrivaine !

Un autre grand moment de 2014 : Chien blanc de Romain Gary

Un immense moment de 2014 : Good Morning, Midnight de Jean Rhys

Honoré de Balzac, Le père Goriot *
Simone de Beauvoir, L'invitée *
Simone de Beauvoir, Les belles images*
Samira Bellil, Dans l'enfer des tournantes
Geneviève Brisac, Weekend de chasse à la mère
Chloé Delaume et Daniel Schneidermann, Où le sang nous appelle
Bret Easton Ellis, Imperial Bedrooms
Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour
Christiane F., Moi, Christiane F, la vie malgré tout*
Christiane F., Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée...*
Caroline Fourest, Inna (J'aime le sujet, moins l'auteure du livre)
Romain Gary, Chien blanc *
Ernest Hemingway, A Moveable Feast
Werner Herzog, Manuel de survie
Guillaume Le Blanc, La femme aux chats
Sibylle Lacan, Un père *
Violette Leduc, L'affamée *
Violette Leduc, La bâtarde *
Violette Leduc, La chasse à l'amour *
Violette Leduc, La folie en tête *
Violette Leduc, La femme au petit renard
Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule
David Lynch, Catching the Big Fish
Horacio Castellanos Moya, La servante et le catcheur
Sofi Oksanen, Baby Jane
Pola Oloixarac, Les théories sauvages *
Heather O'Neil, The Girl Who Was Saturday Night *
Heather O'Neil, Lullaby for Little Criminals *
Jean Rhys, Good Morning, Midnight *
Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment
Diana J. Torres, Pornoterrorisme
Emmanuelle Walker, Soeurs volées
Virginia Woolf, A Room of One's Own*

Mes lectures de 2013
 
 
19 décembre 2014 @ 18:16
Suivre son bonhomme de chemin, sans dévier d'un pouce, défense de regarder à droite ou à gauche, à chaque âge ses tâches, si la colère te prend avale un verre d'eau et fais des mouvements de gymnastique. Ça m'a bien réussi, ça m'a parfaitement réussi; mais on ne m'obligera pas à élever [ma fille] de la même façon. Elle dit avec force :
- Je n'empêcherai pas [ma fille] de lire les livres qui lui plaisent ni de voir les camarades qu'elle aime.


Simone de Beauvoir, Les belles images
 
 
17 novembre 2014 @ 13:37
Ma mère et ma grand-mère sont intelligentes, elles ont de la personnalité, elles ont été écrasées l'une et l'autre à vingt ans, elles veulent combattre la malchance quand elles enrubannent une petite fille. Le Jardin public est l'arène, je suis leur petit torero, je dois vaincre les enfants cossus de la ville.
Violette Leduc,
La bâtarde


Ma mère et ma grand-mère sont intelligentes, elles ont de la personnalité, elles ont été écrasées l'une et l'autre à vingt ans, elles veulent combattre la malchance quand elles préparent la petite fille pour sortir. Le monde est l’arène, je suis leur petit torero, je dois vaincre les enfants des commerçants, les enfants des petits-bourgeois scolarisés, les enfants de ceux qu’on voit dans les journaux ou à la télévision. À travers moi, elles pourront prouver qu’elles avaient tout pour gagner elles aussi, qu’elles auraient pu s’installer dans la grande ville, qu’elles auraient pu faire de longues études, qu'elles auraient pu enseigner aux enfants des bourgeois. En m'habillant pour le front, ma mère et ma grand-mère me parlent, sans le vouloir, de leur tristesse, de leur colère, de leur solitude. Je suis minuscule et je sais déjà tout de l'injustice.
 
 
Un peu partout, dans les journaux, à la radio ou à la télé, on trouve inévitablement un charmant critique littéraire qui nous dira sans détour qu’il n’a rien à faire du livre électronique. Il nous racontera, le cœur heureux, à quel point il aime le papier, il veut toucher son livre, il désire sentir son livre. Quelle sensualité! Que c’est joli! Il ne racontera cependant jamais quelque chose de réellement excitant, ce critique sympa. Il aurait pu aimer déchirer son livre, barbouiller ses pages ou le lancer sur les murs. Oh non! Pas de saint danger! Il respecte bien trop l’objet. Quel dommage! Il passe à côté de la meilleure partie de la fête.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, nous inscrivons en porte-à-faux de ces extatiques scénarios de lecture. Nous n’avons pas le temps de nous pâmer devant la beauté et le parfum du papier. Notre devise est : vitesse, curiosité, plaisir. Que voulez-vous, nous aimons davantage lire que mettre en scène notre acte de lecture. Puisque nous avons tant de livres à découvrir, la liseuse est notre compagne idéale.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, sommes dandinés un million de fois, pendant plusieurs minutes, devant notre bibliothèque afin de choisir les livres que nous désirions glisser dans notre sac le matin. Maintenant que nous avons notre liseuse, cette époque est révolue. Sans hésitation, nous attrapons le merveilleux objet qui contient des centaines de livres. Nous pouvons quitter la maison, non seulement bien certains de ne jamais manquer de lecture, mais en plus, nous savons que nous pourrons suivre nos envies du moment et changer de livre à la moindre occasion.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, n’avons aucune honte à être impatients. Lorsque nous entendons parler d’un livre qui nous paraît passionnant, nous le voulons immédiatement. Pas de niaisage, pas de piétinement! Le monde est déjà tellement ennuyant, il ne faudrait surtout pas rajouter d’autres moments de lassitude. Grâce à notre bien-aimée liseuse, il ne nous suffit désormais que de quelques minutes sur Internet pour obtenir le titre convoité. Bang!

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, ne lisons pas pour épater la galerie. Nous chérissons ainsi notre jardin secret. La liseuse nous permet de lire n’importe quoi en toute discrétion. Nos intérêts variés nous conduisent souvent à nous aventurer vers des lieux interlopes. La liseuse est parfaite pour nous plonger, à l’abri des regards importuns, dans le dernier roman inspiré de l’univers de Dead Space, dans Ce qui se passe au Mexique reste au Mexique! ou dans la biographie d’un entrepreneur de Dragon’s Den.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, avons toujours trouvé que le signet était un objet ringard. Naguère, lorsque nous lisions des livres papier, nous préférions nettement plier le coin de la page plutôt que nous résoudre à utiliser cet objet infâme. Notre liseuse offre la possibilité de garder en mémoire notre progression dans le livre pour nous. Cette option convient merveilleusement à notre nature impulsive et désordonnée qui nous pousse souvent à lire dix livres en même temps.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, sommes en relation ouverte avec tous les livres du monde. Dès nos premières rencontres avec la littérature, nous lui avons annoncé que nous ne pourrions jamais être monogames.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, trainons notre liseuse partout avec nous. Toujours légère, elle est parfaite pour lire un roman de plus de mille pages au soleil couché dans un parc. Nous pouvons même prendre des notes sans ruiner le moment. Notre liseuse compile et organise pour nous nos notes de lecture que nous transférons ensuite sur notre ordinateur.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, aurions tant aimé avoir une liseuse lorsque nous étions enfants. Nous aurions pu la glisser aisément sous notre oreiller pour lire des livres sous la couverture lorsque nos parents nous obligeaient à aller dormir. Grâce à cet objet fantastique, nous n’aurions pas eu à voler une lampe de poche dans l’armoire des parents.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, sommes très peinés puisque plusieurs de nos auteurs préférés ne sont pas encore offerts en EPUB. Nous attendons le jour béni où les bibliothèques mondiales seront numérisées.  
 
 
Musique actuelle: Gonzales
 
 
26 mai 2014 @ 19:02
Au cégep, j’avais une prof de littérature que j’aimais beaucoup. Je crois qu’elle, elle, ne m’aimait pas tellement. Mais bon, ce n’est pas très important. Je ne cherchais pas non plus à ce qu’il en soit autrement. Dans un cours réservé aux étudiants d’Art et Lettres, elle avait demandé à la classe d’expliquer ce qu’était un essai. Personne ne répondait à sa question. Je n’aimais pas trop lever la main. Puisqu’aucun de mes camarades de classe ne semblait vouloir se manifester, je me suis dit que quelqu’un devait se sacrifier, que ça pouvait bien être moi, pourquoi pas. Je me suis lancée. J’ai répondu qu’un essai c’était un livre à propos d’un sujet savant qu’on explore à sa manière, comme une expérimentation. Elle m’a répondu : « Non, Amélie, ce n’est pas ça du tout ». Je ne sais pas d’où me venait cette définition. Peut-être que c’est à cause de mon père. Ça serait son genre. Je me suis fait mille fois reprendre à l’école en répétant les interprétations de mon père. Ce n’est pas qu’il me racontait n’importe quoi. Oh non, pas du tout. Mais puisqu’il a tout appris tout seul, il n’a pas pu me montrer à dire les choses comme les profs veulent l’entendre. Mon père, c’est un intellectuel élevé par les loups, un penseur qui se fie sur son instinct pour découvrir une cohérence à travers ses connaissances morcelées. Les profs, eux, sont rarement très créatifs, il n’y a qu’une manière de dire les choses, sinon ils n’entendent pas. Ils se bouchent les oreilles dès que ça grince un peu. Y’a pas à dire, ils ne sont pas faits forts. Pour éviter que mes camarades de classe adoptent ma définition, elle s’est empressée de dire qu’un essai, c’était un ouvrage savant écrit par un expert du domaine. J’étais fâchée contre la prof. Je ne m’en souviens plus, mais je lui ai peut-être jeté un regard de haine pour marquer mon désaccord. Ça serait mon genre. Le genre sympathique. Je ne connaissais pas de nombreux essais, mais j’avais lu le Manifeste du surréalisme dans un autre cours. Ça correspond pas mal ma définition. Et c’est écrit « Essai » sur le livre. Mets ça dans ta pipe pis fume!

De toute manière, les profs me faisaient chier tout le temps. Un enseignant de français au secondaire avait affirmé en classe qu’une nouvelle se terminait toujours par une chute. Je lui avais dit qu’il se trompait que j’avais lu des tonnes de nouvelles sans chute, que je pouvais lui citer des exemples. « Amélie, arrête de raconter n’importe quoi. »  Une fois de plus ou de moins, ça n’allait pas changer grand chose dans ma vie. Moi, je suis faite forte. Il le faut quand on a été une petite fille comme moi. Une petite fille qui aimait tellement l’école et qui réussissait bien, mais qui se retrouvait dans des situations impossibles qui la menaient en punition à copier des pages de dictionnaire, à laver les fenêtres, à aller rencontrer le directeur ou à rédiger des réflexions au sujet de son comportement monstrueux. En fait, si elle m’avait dit que j’avais raison, que ma définition de l’essai était correcte, j’aurais été rudement ébranlée. Je gère bien les réactions hostiles. Pour le reste, je suis plus maladroite, nettement moins en terrain connu. J’en ai fait une sorte de combat. Une guerre. Lorsque je lis des essais qui prouvent que j’avais raison, encore aujourd’hui, je rigole toute seule comme une folle. Ha! Ha! Je suis si gai, si gai que j’ai peur d’éclater en sanglots. Maintenant que je suis une femme, une adulte, une enseignante, une experte de la chose littéraire, je comprends évidemment ce qu’elle corrigeait dans ma réponse, mais je peux voir aussi ce qu’elle défendait en me disant que j’avais tout faux. Je me rappelle que cette prof-là, nous avait raconté un jour que lorsqu’elle était petite dans un autre pays, ils avaient pensé à l’école qu’elle ne pourrait jamais lire. Ils la croyaient retardée. Comme Leonora Carrington. Elle disait qu’elle était devenue prof de littérature pour leur prouver qu’ils s’étaient trompés sur son compte. Elle adorait les auteurs difficiles et n’enseignait à peu près que des œuvres exigeantes que ses collègues trouillards lui conseillaient de ne pas nous faire lire, à nous pauvres cégépiens. Ça me touchait beaucoup son histoire de vengeance. C’est sans doute le jour où elle a raconté ça que je me suis dit qu’elle sortait du lot. Je m’identifiais aux récits d’underdog. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Moi, on m’a toujours vue dans les favoris. Avant d’entrer à l’école, je savais déjà lire. Ma mère m’avait appris. J’avais le problème inverse, j’étais la petite fille de trop parce que j’étais trop avancée. Qu’on soit à l’arrière ou à l’avant du groupe, je crois qu’on vit à peu près la même expérience. Le même rejet. On demande trop d’attention, personne n’a de temps pour nous. À la longue, on peut même en venir à croire qu’on serait peut-être mieux de disparaître pour les épargner un peu. Ils pourraient enfin se reposer, dans le confort de leur médiocrité, sans être gênés par les petites filles qui se tortillent sur leur chaise et qui font des mauvais coups à force de s’ennuyer. Au cégep, le jour du cours sur l’essai, je voulais vraiment me venger. Je ne pouvais pas croire que c’était cette prof-là, celle qu’on avait cru à tort retardée, celle que j’aimais beaucoup, qui me faisait ça. Je me disais que des alliées, je n’en trouverais peut-être jamais.

Eh bien, voilà, treize ans plus tard, j’écris un essai, enfin j’y travaille, et je lui dis d’aller se faire voir. Dans Thomas Bernhard, il y a des beaux passages, très beaux même, qu’elle a peut-être lus d’ailleurs, sur les professeurs qui oeuvrent à détruire dans l’œuf les élèves. Quand je les ai lus, j’ai pensé à elle. J’ose espérer qu’un essai, ça peut aussi être ouvert à une part d’expérimentation, parce que, sinon, on devrait admettre immédiatement que le monde, tel qu’on le connaît, est vraiment trop plate et refuser d’y passer un jour de plus. Condamnée à l’ennui éternel, ce n’est pas le plan de vie le plus excitant. Je lutte de toutes mes forces pour que ça ne soit pas le mien.
 
 
Musique actuelle: Fauve - Voyou
 
 
26 février 2014 @ 13:40
J'ai demandé à Itunes de faire jouer des chansons au hasard. Il a choisi une chanson de l'album La Llorona de Lhasa de Sela. Dès les premières notes, je me suis rappelé un moment très particulier de ma vie. Je me souviens très bien de la première fois que j'ai vu Lhasa chanter dans une émission culturelle à la télévision. Je vivais cet étrange moment dans la vie d'une jeune femme où j'avais l'impression que je faisais mes propres choix, que je n'étais plus à la merci des modes de cour d'école ou des goûts de mes parents. Mon choix à moi, c'était de toute évidence cette voix à la fois forte et fragile, cette voix capable de tout faire. Une voix qui me disait que les petites filles trop émotives, trop passionnées comme moi avaient peut-être le droit d'exister dans ce monde ennuyant et dépassionné.

***

Je regarde tous les dimanches à la télévision un concours de chant. Je suis obsédée par cette émission. Les premières semaines, c'était les fameuses auditions à l'aveugle où les coachs à coup de flatterie et de poésie à deux balles tentent de gagner le coeur des meilleurs candidats. Depuis la semaine dernière, nous sommes à l'étape des duels. Les coachs préparent deux de leurs poulains pour un grand affrontement dans le ring. Les aspirants chanteurs se livrent des combats du regard à couper le souffle. Ils rivalisent de commentaires profonds pour impressionner leurs coachs. Ils n'hésitent pas à crier à outrance dans leur micro pour prouver qu'ils ont une voix ô combien puissante. Les coachs, quant à eux, parlent à leur poulain de posture, de confiance. Il faut savoir prendre sa place tout en ayant l'air de jouer avec son adversaire. Tout est question d'apparence. Il faut donner les signes qu'on est un gagnant pour le devenir.

***

Même si j'aime parfois certains chanteurs de cette émission, il n'y a jamais de ces instants magiques, fulgurants, où le désordre parait s'infiltrer furtivement dans la marche du monde comme lorsque j'ai entendu Lhasa à la télé pour la première fois. Il n'y a jamais de voix qui appellent à sortir furieusement du rang. Il n'y a jamais de voix de pleureuse. Il n'y a que des voix qui tentent comme faire se peut d'avancer dans un monde où il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. La petite fille que j'ai été en regardant cette émission se sentirait sans doute condamnée d'avance devant des routes qui ne lui conviendront jamais.
 
 
Musique actuelle: Antony - Hope There's Someone
 
 
09 février 2014 @ 22:17
J'adore ces petits moments où je me sens complètement invisible. J'aime avoir l'impression d'épier des scènes où je ne suis pas réellement. L'autre jour, je me croyais vivre un de ces instants. Je me sentais ailleurs, j'arrivais même à croire que j'étais peut-être une autre personne. Une femme en paix, une femme sereine. J'étais détendue, heureuse, concentrée sur ce que je faisais. Et puis, tout un coup, une voix m'a tirée de mon bonheur pour me faire un commentaire plutôt joli. On m'a dit que mon travail était senti. Puisque je suis quelqu'un comme ça, quelqu'un à qui on dit qu'elle fait des choses senties, j'ai dû me résoudre encore une fois à accepter que je n'avais pas réussi à disparaître. J'étais bien là. Comme d'habitude. Je suis toujours là. Je vois tout, j'entends tout, je me souviens de tout. Je sens tout. Tellement présente qu'on me voit tout le temps. Surtout quand je ne veux pas. C'est comme ça. 
 
 
Musique actuelle: Lhasa
 
 
30 décembre 2013 @ 13:28
La mode est aux injonctions dans le milieu littéraire québécois : «lisez ceci!», «garrochez-vous sur ce livre!» ou «prosternez-vous devant ce jeune auteur!» En bons soldats, les braves lecteurs-écrivains répondent aux commandements, s'agitent et distribuent sur toutes les tribunes les nouvelles du front qui ne peuvent être autrement que rassurantes : «Good job, gang. Le livre se porte bien!». Il n'y a que les déprimés explosifs, trop solitaires, pour broyer encore du noir dans une époque si fleurissante.

Si mon année 2013 n'a pas été particulièrement gaie, sans être particulièrement sombre non plus, je me rends compte en lisant mes notes que j'ai découvert plusieurs livres que j'ai beaucoup aimés. Pour tout dire, mon année littéraire 2013 a été enlevante. Pour le plaisir, je partage quelques titres qui ont marqué mon année. De nature discrète, j'ai choisi de ne pas mettre de livres québécois dans ma liste. Et j'ai enlevé toutes les lectures, ou re-lectures, directement liées à l'enseignement ou à mes recherches. Je m'abstiendrai de donner l'ordre à quiconque de lire ces livres, mais sachez que j'ai passé avec eux d'agréables moments.

Galia Ackerman, Femen
Tristane Banon, Le bal des hypocrites
Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade?
Nathalie Clifford Barney, Pensées d’une amazone
Claude Cahun, Héroïnes
Nicole Caligaris, Le paradis entre les jambes
Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts
Lydia Davis, The Collected Stories of Lydia Davis
Philip K. Dick, The Man in the High Castle
Gustave Flaubert, Madame Bovary
Laura Kasischke, Esprit d’hiver
Chris Kraus, I Love Dick
Shirley Jackson, We Have Always Lived in the Castle
Tama Janowitz, A Cannibal in Manhattan
Tama Janowitz, Peyton Amberg
Tama Janowitz, Slaves of New York
Tama Janowitz, The Male Cross-Dresser Support Group
Violette Leduc, Thérèse et Isabelle
Kelly Link, Magic for Beginners
Dea Loher, Barbe Bleue, Espoir des femmes, suivi de Manhattan Medea
Sofi Oksanen, Quand les colombes disparurent
Valentine de Saint-Point, Manifeste de la femme futuriste
Jean-Paul Sartre, La nausée
Christiane Rochefort, Les petits enfants du siècle
Christiane Rochefort, Le repos du guerrier
Christiane Rochefort, Les stances à Sophie
Marina de Van, Stéréoscopie
Marina de Van, Passer la nuit
Kate Zambreno, Apoplexia, Toxic Shock, and Toilet Bowl Some Notes on Why I Write
Kate Zambreno, Heroines