Un peu partout, dans les journaux, à la radio ou à la télé, on trouve inévitablement un charmant critique littéraire qui nous dira sans détour qu’il n’a rien à faire du livre électronique. Il nous racontera, le cœur heureux, à quel point il aime le papier, il veut toucher son livre, il désire sentir son livre. Quelle sensualité! Que c’est joli! Il ne racontera cependant jamais quelque chose de réellement excitant, ce critique sympa. Il aurait pu aimer déchirer son livre, barbouiller ses pages ou le lancer sur les murs. Oh non! Pas de saint danger! Il respecte bien trop l’objet. Quel dommage! Il passe à côté de la meilleure partie de la fête.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, nous inscrivons en porte-à-faux de ces extatiques scénarios de lecture. Nous n’avons pas le temps de nous pâmer devant la beauté et le parfum du papier. Notre devise est : vitesse, curiosité, plaisir. Que voulez-vous, nous aimons davantage lire que mettre en scène notre acte de lecture. Puisque nous avons tant de livres à découvrir, la liseuse est notre compagne idéale.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, sommes dandinés un million de fois, pendant plusieurs minutes, devant notre bibliothèque afin de choisir les livres que nous désirions glisser dans notre sac le matin. Maintenant que nous avons notre liseuse, cette époque est révolue. Sans hésitation, nous attrapons le merveilleux objet qui contient des centaines de livres. Nous pouvons quitter la maison, non seulement bien certains de ne jamais manquer de lecture, mais en plus, nous savons que nous pourrons suivre nos envies du moment et changer de livre à la moindre occasion.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, n’avons aucune honte à être impatients. Lorsque nous entendons parler d’un livre qui nous paraît passionnant, nous le voulons immédiatement. Pas de niaisage, pas de piétinement! Le monde est déjà tellement ennuyant, il ne faudrait surtout pas rajouter d’autres moments de lassitude. Grâce à notre bien-aimée liseuse, il ne nous suffit désormais que de quelques minutes sur Internet pour obtenir le titre convoité. Bang!

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, ne lisons pas pour épater la galerie. Nous chérissons ainsi notre jardin secret. La liseuse nous permet de lire n’importe quoi en toute discrétion. Nos intérêts variés nous conduisent souvent à nous aventurer vers des lieux interlopes. La liseuse est parfaite pour nous plonger, à l’abri des regards importuns, dans le dernier roman inspiré de l’univers de Dead Space, dans Ce qui se passe au Mexique reste au Mexique! ou dans la biographie d’un entrepreneur de Dragon’s Den.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, avons toujours trouvé que le signet était un objet ringard. Naguère, lorsque nous lisions des livres papier, nous préférions nettement plier le coin de la page plutôt que nous résoudre à utiliser cet objet infâme. Notre liseuse offre la possibilité de garder en mémoire notre progression dans le livre pour nous. Cette option convient merveilleusement à notre nature impulsive et désordonnée qui nous pousse souvent à lire dix livres en même temps.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, sommes en relation ouverte avec tous les livres du monde. Dès nos premières rencontres avec la littérature, nous lui avons annoncé que nous ne pourrions jamais être monogames.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, trainons notre liseuse partout avec nous. Toujours légère, elle est parfaite pour lire un roman de plus de mille pages au soleil couché dans un parc. Nous pouvons même prendre des notes sans ruiner le moment. Notre liseuse compile et organise pour nous nos notes de lecture que nous transférons ensuite sur notre ordinateur.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, aurions tant aimé avoir une liseuse lorsque nous étions enfants. Nous aurions pu la glisser aisément sous notre oreiller pour lire des livres sous la couverture lorsque nos parents nous obligeaient à aller dormir. Grâce à cet objet fantastique, nous n’aurions pas eu à voler une lampe de poche dans l’armoire des parents.

Nous, lectrices, lecteurs de livres électroniques, sommes très peinés puisque plusieurs de nos auteurs préférés ne sont pas encore offerts en EPUB. Nous attendons le jour béni où les bibliothèques mondiales seront numérisées.  
 
 
Musique actuelle: Gonzales
 
 
 
26 mai 2014 @ 19:02
Au cégep, j’avais une prof de littérature que j’aimais beaucoup. Je crois qu’elle, elle, ne m’aimait pas tellement. Mais bon, ce n’est pas très important. Je ne cherchais pas non plus à ce qu’il en soit autrement. Dans un cours réservé aux étudiants d’Art et Lettres, elle avait demandé à la classe d’expliquer ce qu’était un essai. Personne ne répondait à sa question. Je n’aimais pas trop lever la main. Puisqu’aucun de mes camarades de classe ne semblait vouloir se manifester, je me suis dit que quelqu’un devait se sacrifier, que ça pouvait bien être moi, pourquoi pas. Je me suis lancée. J’ai répondu qu’un essai c’était un livre à propos d’un sujet savant qu’on explore à sa manière, comme une expérimentation. Elle m’a répondu : « Non, Amélie, ce n’est pas ça du tout ». Je ne sais pas d’où me venait cette définition. Peut-être que c’est à cause de mon père. Ça serait son genre. Je me suis fait mille fois reprendre à l’école en répétant les interprétations de mon père. Ce n’est pas qu’il me racontait n’importe quoi. Oh non, pas du tout. Mais puisqu’il a tout appris tout seul, il n’a pas pu me montrer à dire les choses comme les profs veulent l’entendre. Mon père, c’est un intellectuel élevé par les loups, un penseur qui se fie sur son instinct pour découvrir une cohérence à travers ses connaissances morcelées. Les profs, eux, sont rarement très créatifs, il n’y a qu’une manière de dire les choses, sinon ils n’entendent pas. Ils se bouchent les oreilles dès que ça grince un peu. Y’a pas à dire, ils ne sont pas faits forts. Pour éviter que mes camarades de classe adoptent ma définition, elle s’est empressée de dire qu’un essai, c’était un ouvrage savant écrit par un expert du domaine. J’étais fâchée contre la prof. Je ne m’en souviens plus, mais je lui ai peut-être jeté un regard de haine pour marquer mon désaccord. Ça serait mon genre. Le genre sympathique. Je ne connaissais pas de nombreux essais, mais j’avais lu le Manifeste du surréalisme dans un autre cours. Ça correspond pas mal ma définition. Et c’est écrit « Essai » sur le livre. Mets ça dans ta pipe pis fume!

De toute manière, les profs me faisaient chier tout le temps. Un enseignant de français au secondaire avait affirmé en classe qu’une nouvelle se terminait toujours par une chute. Je lui avais dit qu’il se trompait que j’avais lu des tonnes de nouvelles sans chute, que je pouvais lui citer des exemples. « Amélie, arrête de raconter n’importe quoi. »  Une fois de plus ou de moins, ça n’allait pas changer grand chose dans ma vie. Moi, je suis faite forte. Il le faut quand on a été une petite fille comme moi. Une petite fille qui aimait tellement l’école et qui réussissait bien, mais qui se retrouvait dans des situations impossibles qui la menaient en punition à copier des pages de dictionnaire, à laver les fenêtres, à aller rencontrer le directeur ou à rédiger des réflexions au sujet de son comportement monstrueux. En fait, si elle m’avait dit que j’avais raison, que ma définition de l’essai était correcte, j’aurais été rudement ébranlée. Je gère bien les réactions hostiles. Pour le reste, je suis plus maladroite, nettement moins en terrain connu. J’en ai fait une sorte de combat. Une guerre. Lorsque je lis des essais qui prouvent que j’avais raison, encore aujourd’hui, je rigole toute seule comme une folle. Ha! Ha! Je suis si gai, si gai que j’ai peur d’éclater en sanglots. Maintenant que je suis une femme, une adulte, une enseignante, une experte de la chose littéraire, je comprends évidemment ce qu’elle corrigeait dans ma réponse, mais je peux voir aussi ce qu’elle défendait en me disant que j’avais tout faux. Je me rappelle que cette prof-là, nous avait raconté un jour que lorsqu’elle était petite dans un autre pays, ils avaient pensé à l’école qu’elle ne pourrait jamais lire. Ils la croyaient retardée. Comme Leonora Carrington. Elle disait qu’elle était devenue prof de littérature pour leur prouver qu’ils s’étaient trompés sur son compte. Elle adorait les auteurs difficiles et n’enseignait à peu près que des œuvres exigeantes que ses collègues trouillards lui conseillaient de ne pas nous faire lire, à nous pauvres cégépiens. Ça me touchait beaucoup son histoire de vengeance. C’est sans doute le jour où elle a raconté ça que je me suis dit qu’elle sortait du lot. Je m’identifiais aux récits d’underdog. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Moi, on m’a toujours vue dans les favoris. Avant d’entrer à l’école, je savais déjà lire. Ma mère m’avait appris. J’avais le problème inverse, j’étais la petite fille de trop parce que j’étais trop avancée. Qu’on soit à l’arrière ou à l’avant du groupe, je crois qu’on vit à peu près la même expérience. Le même rejet. On demande trop d’attention, personne n’a de temps pour nous. À la longue, on peut même en venir à croire qu’on serait peut-être mieux de disparaître pour les épargner un peu. Ils pourraient enfin se reposer, dans le confort de leur médiocrité, sans être gênés par les petites filles qui se tortillent sur leur chaise et qui font des mauvais coups à force de s’ennuyer. Au cégep, le jour du cours sur l’essai, je voulais vraiment me venger. Je ne pouvais pas croire que c’était cette prof-là, celle qu’on avait cru à tort retardée, celle que j’aimais beaucoup, qui me faisait ça. Je me disais que des alliées, je n’en trouverais peut-être jamais.

Eh bien, voilà, treize ans plus tard, j’écris un essai, enfin j’y travaille, et je lui dis d’aller se faire voir. Dans Thomas Bernhard, il y a des beaux passages, très beaux même, qu’elle a peut-être lus d’ailleurs, sur les professeurs qui oeuvrent à détruire dans l’œuf les élèves. Quand je les ai lus, j’ai pensé à elle. J’ose espérer qu’un essai, ça peut aussi être ouvert à une part d’expérimentation, parce que, sinon, on devrait admettre immédiatement que le monde, tel qu’on le connaît, est vraiment trop plate et refuser d’y passer un jour de plus. Condamnée à l’ennui éternel, ce n’est pas le plan de vie le plus excitant. Je lutte de toutes mes forces pour que ça ne soit pas le mien.
 
 
Musique actuelle: Fauve - Voyou
 
 
 
26 février 2014 @ 13:40
J'ai demandé à Itunes de faire jouer des chansons au hasard. Il a choisi une chanson de l'album La Llorona de Lhasa de Sela. Dès les premières notes, je me suis rappelé un moment très particulier de ma vie. Je me souviens très bien de la première fois que j'ai vu Lhasa chanter dans une émission culturelle à la télévision. Je vivais cet étrange moment dans la vie d'une jeune femme où j'avais l'impression que je faisais mes propres choix, que je n'étais plus à la merci des modes de cour d'école ou des goûts de mes parents. Mon choix à moi, c'était de toute évidence cette voix à la fois forte et fragile, cette voix capable de tout faire. Une voix qui me disait que les petites filles trop émotives, trop passionnées comme moi avaient peut-être le droit d'exister dans ce monde ennuyant et dépassionné.

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Je regarde tous les dimanches à la télévision un concours de chant. Je suis obsédée par cette émission. Les premières semaines, c'était les fameuses auditions à l'aveugle où les coachs à coup de flatterie et de poésie à deux balles tentent de gagner le coeur des meilleurs candidats. Depuis la semaine dernière, nous sommes à l'étape des duels. Les coachs préparent deux de leurs poulains pour un grand affrontement dans le ring. Les aspirants chanteurs se livrent des combats du regard à couper le souffle. Ils rivalisent de commentaires profonds pour impressionner leurs coachs. Ils n'hésitent pas à crier à outrance dans leur micro pour prouver qu'ils ont une voix ô combien puissante. Les coachs, quant à eux, parlent à leur poulain de posture, de confiance. Il faut savoir prendre sa place tout en ayant l'air de jouer avec son adversaire. Tout est question d'apparence. Il faut donner les signes qu'on est un gagnant pour le devenir.

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Même si j'aime parfois certains chanteurs de cette émission, il n'y a jamais de ces instants magiques, fulgurants, où le désordre parait s'infiltrer furtivement dans la marche du monde comme lorsque j'ai entendu Lhasa à la télé pour la première fois. Il n'y a jamais de voix qui appellent à sortir furieusement du rang. Il n'y a jamais de voix de pleureuse. Il n'y a que des voix qui tentent comme faire se peut d'avancer dans un monde où il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. La petite fille que j'ai été en regardant cette émission se sentirait sans doute condamnée d'avance devant des routes qui ne lui conviendront jamais.
 
 
Musique actuelle: Antony - Hope There's Someone
 
 
 
09 février 2014 @ 22:17
J'adore ces petits moments où je me sens complètement invisible. J'aime avoir l'impression d'épier des scènes où je ne suis pas réellement. L'autre jour, je me croyais vivre un de ces instants. Je me sentais ailleurs, j'arrivais même à croire que j'étais peut-être une autre personne. Une femme en paix, une femme sereine. J'étais détendue, heureuse, concentrée sur ce que je faisais. Et puis, tout un coup, une voix m'a tirée de mon bonheur pour me faire un commentaire plutôt joli. On m'a dit que mon travail était senti. Puisque je suis quelqu'un comme ça, quelqu'un à qui on dit qu'elle fait des choses senties, j'ai dû me résoudre encore une fois à accepter que je n'avais pas réussi à disparaître. J'étais bien là. Comme d'habitude. Je suis toujours là. Je vois tout, j'entends tout, je me souviens de tout. Je sens tout. Tellement présente qu'on me voit tout le temps. Surtout quand je ne veux pas. C'est comme ça. 
 
 
Musique actuelle: Lhasa
 
 
 
30 décembre 2013 @ 13:28
La mode est aux injonctions dans le milieu littéraire québécois : «lisez ceci!», «garrochez-vous sur ce livre!» ou «prosternez-vous devant ce jeune auteur!» En bons soldats, les braves lecteurs-écrivains répondent aux commandements, s'agitent et distribuent sur toutes les tribunes les nouvelles du front qui ne peuvent être autrement que rassurantes : «Good job, gang. Le livre se porte bien!». Il n'y a que les déprimés explosifs, trop solitaires, pour broyer encore du noir dans une époque si fleurissante.

Si mon année 2013 n'a pas été particulièrement gaie, sans être particulièrement sombre non plus, je me rends compte en lisant mes notes que j'ai découvert plusieurs livres que j'ai beaucoup aimés. Pour tout dire, mon année littéraire 2013 a été enlevante. Pour le plaisir, je partage quelques titres qui ont marqué mon année. De nature discrète, j'ai choisi de ne pas mettre de livres québécois dans ma liste. Et j'ai enlevé toutes les lectures, ou re-lectures, directement liées à l'enseignement ou à mes recherches. Je m'abstiendrai de donner l'ordre à quiconque de lire ces livres, mais sachez que j'ai passé avec eux d'agréables moments.

Galia Ackerman, Femen
Tristane Banon, Le bal des hypocrites
Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade?
Nathalie Clifford Barney, Pensées d’une amazone
Claude Cahun, Héroïnes
Nicole Caligaris, Le paradis entre les jambes
Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts
Lydia Davis, The Collected Stories of Lydia Davis
Philip K. Dick, The Man in the High Castle
Gustave Flaubert, Madame Bovary
Laura Kasischke, Esprit d’hiver
Chris Kraus, I Love Dick
Shirley Jackson, We Have Always Lived in the Castle
Tama Janowitz, A Cannibal in Manhattan
Tama Janowitz, Peyton Amberg
Tama Janowitz, Slaves of New York
Tama Janowitz, The Male Cross-Dresser Support Group
Violette Leduc, Thérèse et Isabelle
Kelly Link, Magic for Beginners
Dea Loher, Barbe Bleue, Espoir des femmes, suivi de Manhattan Medea
Sofi Oksanen, Quand les colombes disparurent
Valentine de Saint-Point, Manifeste de la femme futuriste
Jean-Paul Sartre, La nausée
Christiane Rochefort, Les petits enfants du siècle
Christiane Rochefort, Le repos du guerrier
Christiane Rochefort, Les stances à Sophie
Marina de Van, Stéréoscopie
Marina de Van, Passer la nuit
Kate Zambreno, Apoplexia, Toxic Shock, and Toilet Bowl Some Notes on Why I Write
Kate Zambreno, Heroines
 
 
 
17 décembre 2013 @ 21:43
Je lis Marina de Van comme si c'était une de mes bonnes amies. J'ai trouvé Stéréoscopie dans une librairie il y a quelques semaines. Je connaissais ses films, je me rappelais d'elle dans Sitcom et Regarde la mer de François Ozon. Après Stéréoscopie, j'ai remué la ville pour trouver une copie de Passer la nuit. J'ai maintenant le livre entre mes mains. Moi qui ai l'habitude de tout lire à vive allure comme si mes yeux n'arrivaient jamais à tenir en place, je me surprends à ralentir. Il me vient soudain une envie de m'arrêter, de prendre le temps. Sans doute que c'est ça lire une auteure comme si c'était une bonne amie. Peut-être que ça veut dire tout d'un coup vouloir se réfugier dans une parole. J'adore son style intransigeant toujours extrêmement précis. En même temps, son écriture possède une sobriété trop rare. Elle est portée par une exigence de rester au ras des pâquerettes qui me plait. Cette esthétique me paraît à contre-courant des petits écrits de mes contemporains, qui veulent donner un caractère transcendant à deux balles à leurs moindres lignes, alors qu'ils ne disent pourtant rien de bien différent des autres. La vérité, s'il en existe une, se retrouve peut-être plutôt dans les récits concrets, tristes et furieux comme ceux de Marina de Van. 
 
 
 
03 décembre 2013 @ 21:08
mur
 
 
 
02 décembre 2013 @ 18:06
Je suis une utilisatrice compulsive des médias sociaux. J’ai un compte Goodreads où je prends des notes sur mes lectures et où je discute de littérature avec des inconnus américains, un compte Mubi où je partage mes visionnements cinématographiques, un compte Artstack où je suis mes artistes visuels préférés, un compte Last.fm où je compile mes découvertes musicales, un compte Deviantart où j’envoie parfois mes dessins, un compte Pinterest où j’épingle le cœur heureux des images inspirantes sur mes babillards, un compte Twitter où je reste à l’affût de liens utiles pour mon travail et un compte Facebook où je me tiens au courant de la vie de mes amis et de ma famille. Comme si ma présence en ligne n’était pas suffisamment éclatée avec tous ces profils, je blogue depuis le début des années 2000 sur diverses plateformes, j’ai même tenté l’expérience de la baladodiffusion avec ma partenaire de crime à l’époque de l’âge d’or du blogue littéraire.

Je me sens pourtant de plus de plus lasse des médias sociaux. Il m’arrive désormais de me débrancher de tous ces sites pendant de nombreuses semaines. Je n’annonce pas mes pauses à grands cris tel que le veut la coutume. De toute manière, je sais bien que je reviendrai. Les simples d’esprit penseront que mon ennui vient d’une sorte de maturité récemment acquise. Après tout, j’ai franchi depuis peu le cap de la trentaine, je deviens une professionnelle, une enseignante en plus. Me voilà enfin une adulte! Il ne me manque que la maison, les enfants et le chien. Il n’en est pourtant rien, puisque les médias sociaux n’ont jamais été pour moi une distraction passagère en marge de mes activités sérieuses. Bien au contraire, je raffole du bruit, j’ai besoin de l’énergie de l’Internet pour écrire et travailler. Les médias sociaux sont une source inépuisable de mouvements, de murmures et d’hurlements. S’il existe, comme l’écrivait Cioran, une confrérie des insomniaques tourmentés, il y a sans doute aujourd’hui quelque chose comme une communauté bienveillante des accros du Web disponible à toute heure du jour pour raviver les âmes fatiguées.

Je dois toutefois avouer que mon absence en ligne m’est parfois bien apaisante. Mes pauses me servent à me placer hors du temps, de l’actuel, de l’immédiateté. J’ai remarqué, par exemple, que j’ai besoin de cet arrêt pour lire un roman du 19e siècle, comme s’il me fallait remettre mon cerveau dans un autre rythme pour accueillir une parole d’autrefois. Ces pauses, nécessaires pour revenir en force sur Internet, ne sont néanmoins pas la source de ma lassitude. Je sais trop bien identifier mon ennui : l’Internet de 2013 est plus plate que jamais. Ce n’est pas étonnant que quelques internautes sans grand talent se rassemblent et s’enroulent avec l’étiquette du trash pour masquer leur triste banalité. Ils ne savent même pas que nous avons connu, avant l’ère du vlogue, tant d’artistes, d’écrivain-es et de cinéastes mille fois plus courageux, effrontés qu’eux. J’adore les trolls et les trouble-fêtes, mais je les préfère plus intelligents que les quelques minables plaisantins dont tout le monde parle aujourd’hui sur la toile.

Il faut le dire : le Web d’aujourd’hui est de moins en moins créatif. Alors que les usages se sont progressivement fixés, les prises de parole sont ainsi davantage normalisées. Dans cet esprit, sur Facebook, les enquiquineurs de tout acabit pèsent la pertinence du moindre statut. Avec le temps, la majorité a décidé qu’elle préférait l’autopromotion flagorneuse aux micro-récits de soi qui racontent peine, douleur et fragilité. Les blogues alternatifs, qui existaient naguère en clair-obscur du Web pour reprendre l’expression de Dominique Cardon tirée de La démocratie Internet, se drapent désormais des grandes bannières de médias en perte de vitesse pour acquérir à tout prix une crédibilité. Pour devenir un influenceur sur Twitter, il importe de fraterniser avec le star système québécois et les journalistes en les couvrant de clins d’œil et de douces tapes dans le dos en cent quarante caractères. D’un pseudo-scandale à l’autre, les clans se défont et se reforment dans les médias sociaux. Les mini-tourmentes, déjà oubliées demain, permettent de masquer le dépérissement d'Internet qui est passé d’un espace d’expérimentation libre à une vitrine publicitaire pour la classe créative à la recherche de contrats. Internet, qui est pourtant bien jeune, ressemble déjà à un vieux mari grincheux toujours en pantoufles et en pyjama, le cul sur son sofa, amant de la vie la plus routinière possible, qui ne s’habille et ne se lève que pour aller à son travail qui l’emmerde. On parlait il y a quelques années de la fameuse matantisation des médias québécois. Je crois qu’il serait juste de parler en ce moment d’une pépèrisation de l’Internet québécois. Il est grand temps d’agir! Il faut sortir le Web de son manque d’imagination et tout faire pour promouvoir le retour de la créativité et de l’audace sur Internet. 
 
 
 
15 août 2013 @ 17:31
À l'évidence, je suis obsédée par les romans de femmes mariées qui s'ennuient. Je suis obsédée par ces histoires de femmes tristes et sans issue. Cet été, j'ai dévoré Madame Bovary. J'ai lu aussi Peyton Amberg de Tama Janowitz, une Bovary contemporaine, et Les Stances à Sophie de Christiane Rochefort. Dans Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen, j'ai préféré tous les chapitres sur la femme mariée prisonnière de son mari ennuyant aux autres. Je ne sais pas pourquoi ça me passionne autant...

***

Moi, je ne suis pas prisonnière d'un mari. Je ne suis prisonnière de personne sinon de la vie elle-même. De cette vie qui offre si peu d'ouvertures pour respirer, qui laisse si peu de place pour bouger. Peut-être suis-je prisonnière d'une armée de maris dont je ne veux pas.

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Après avoir terminé Peyton Amberg, j'ai lu des commentaires d'internautes. Ceux qui avaient détesté le livre écrivaient que Peyton n'était pas un likable character. Ça doit bien être pour cette raison que j'ai aimé le livre. Maybe I'm not a likable person.

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tragicta
 
 
 
15 août 2013 @ 17:05
L'autre jour, j'étais en auto avec Julie. Nous attentions à une lumière rouge. Nous avons vu une mère avec sa fille. Elle était toute petite. Un an peut-être. Ou un peu plus. Enfin, elle avait l'âge d'un bébé qui commence à marcher. Tout à coup, l'enfant a décidé de prendre une direction différente de celle de sa mère. Elle marchait fièrement, fascinée par tout ce qui l'entourait. Sa mère avait arrêté de marcher pour regarder sa fille partir toute seule à l'aventure. Elle l'a laissé marcher comme ça, trente secondes, une minute, puis elle est allée prendre sa main pour lui indiquer la bonne direction. J'ai trouvé cette scène très belle. Elle aurait pu demander à sa fille de revenir à l'instant même où elle a fait ses premiers pas dans un autre sens. Elle aurait pu l'attraper sur le champ et la prendre dans ses bras afin de ne pas perdre de temps. Elle ne l'a pas fait. Elle l'a simplement regardé marcher, elle lui a laissé ce petit moment de liberté.

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J'aimerais tant pouvoir retrouver ce sentiment de liberté que connaissent les très jeunes enfants. Quand j'étais toute petite et que j'ai commencé à me tenir debout toute seule, la légende familiale raconte que mon père m'avait suggéré d'aller attendre ma mère dans la grande fenêtre avant de notre maison. Il parait que j'étais debout toute fière quand ma mère est arrivée de son travail. Moi, je ne m'en souviens pas, mais ça devait être cute.

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Dans les pires moments de mélancolie, je n'arrive pas à imaginer que ça pouvait être moi la fillette heureuse dans la fenêtre. Une petite fille toujours prête pour toutes les escapades.