Je suis, enfin moi ou Julie mais ça revient au même, souvent accusée de sentimentalité. D'abord, en tant qu'étudiante en littérature, et en plus en tant que personne de sexe féminin. Ce qui me fait chier, c'est que l'universitaire type masculin, le gars des sciences humaines, est souvent celui-là même qui a une conception romantique de la littérature. Je suis un peu idéaliste certes mais je n'entretiens pas un rapport romantique au beau ni à la littérature. Je peux la prendre, avec sensibilité bien sûr, mais sans le moindre sentiment. Pour l'universitaire type masculin, je fais du beau, je fais de l'excédent qui rend les choses jolies. Non, pas du tout! Ce qu'Adorno a souvent écrit, c'est que l'art - musique ou littérature - est le vrai terrain pour penser la société. La littérature et la musique sont le dernier refuge de la raison objective dans un monde où tout est réifié.
Mon premier paragraphe vient d'une pensée générale. Je n'aborde pas un événement précis. À partir de maintenant, je commence à parler d'événements précis. Dans mon cours sur Adorno ce soir, le professeur analysait la relation entre Hegel et Adorno. Ce dernier a repensé bien des propositions d'Hegel. Ce qui frappe l'étudiant en littérature dans la critique d'Adorno de la dialectique hégelienne et de la philosophie de l'Histoire, c'est que rien ne lui est étranger, en tous cas s'il a lu Proust. Elle est passionnante la critique d'Hegel écrite par Adorno, mais elle vient de la littérature, qui n'est pas seulement le lieu de l'esthétique (si on entend « esthétique » comme faire du beau). Que doit-on faire à ce moment-là pour remplacer la littérature dans les sciences humaines ? Sincèrement je ne sais pas, ou enfin, je ne suis pas encore capable de le faire. Même ce professeur, pour qui j'ai un immense respect, n'échappe pas à la condescendance. Je me doute que si j'avais dit : « Toutes les apories de la médiation et de la totalité sont l'unique sujet de La Recherche du temps perdu. La critique d'Adorno est la reprise de Proust », il m'aurait condamnée, à sa manière, au romantisme. Il aurait trouvé ça cute. Or ce n'est pas cute, c'est grave, important. Et ça, Adorno lui-même le sait.
À n'importe quel moment que nous la considérons, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive, malgré les nombreux bilans de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d'ailleurs de richesses effectives aussi bien que celles de notre imagination, et pour moi par exemple, tout autant que de l'ancien nom de Guermantes, de celles combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand-mère. Car aux troubles de la mémoire sont liés les intermittences du coeur.
Marcel Proust, La Recherche du temps perdu, coll. « Quarto », Gallimard, p. 1327.
Mon premier paragraphe vient d'une pensée générale. Je n'aborde pas un événement précis. À partir de maintenant, je commence à parler d'événements précis. Dans mon cours sur Adorno ce soir, le professeur analysait la relation entre Hegel et Adorno. Ce dernier a repensé bien des propositions d'Hegel. Ce qui frappe l'étudiant en littérature dans la critique d'Adorno de la dialectique hégelienne et de la philosophie de l'Histoire, c'est que rien ne lui est étranger, en tous cas s'il a lu Proust. Elle est passionnante la critique d'Hegel écrite par Adorno, mais elle vient de la littérature, qui n'est pas seulement le lieu de l'esthétique (si on entend « esthétique » comme faire du beau). Que doit-on faire à ce moment-là pour remplacer la littérature dans les sciences humaines ? Sincèrement je ne sais pas, ou enfin, je ne suis pas encore capable de le faire. Même ce professeur, pour qui j'ai un immense respect, n'échappe pas à la condescendance. Je me doute que si j'avais dit : « Toutes les apories de la médiation et de la totalité sont l'unique sujet de La Recherche du temps perdu. La critique d'Adorno est la reprise de Proust », il m'aurait condamnée, à sa manière, au romantisme. Il aurait trouvé ça cute. Or ce n'est pas cute, c'est grave, important. Et ça, Adorno lui-même le sait.
À n'importe quel moment que nous la considérons, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive, malgré les nombreux bilans de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d'ailleurs de richesses effectives aussi bien que celles de notre imagination, et pour moi par exemple, tout autant que de l'ancien nom de Guermantes, de celles combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand-mère. Car aux troubles de la mémoire sont liés les intermittences du coeur.
Marcel Proust, La Recherche du temps perdu, coll. « Quarto », Gallimard, p. 1327.
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