21 mai 2008 @ 19:42
Le monde des agressions  
Après le coup des mots durs, elle m'a dit que je condamnais tout. Je ne m'y suis pas opposée. Elle n'a pas idée de l'ampleur que peuvent prendre mes procès envers le monde et envers moi-même. Elle insistait surtout sur les condamnations que je m'intentais. Je ne lui ai pas assez parlé des autres pour qu'elle remarque que je le faisais aussi pour eux. Je me suis toujours dit que si je pratiquais la chose dans les deux sens, ça demeurait honnête. Oui, je condamne, je juge tout. Elle a ajouté que j'étais impitoyable. Ce qui est moins vrai. Je suis une lâche. Il ne faut pas se laisser berner par mes petites poses de rebelle à deux sous. Je ne lui ai pas dit. Je sais qu'elle utilisait ce mot parce qu'il revient souvent dans mon vocabulaire. Elle avait déjà soulevé le fait que je déployais tout le vaste réseau des synonymes d'« impitoyable ». Sans doute qu'elle voulait voir ma réaction lorsque ce mot assez important chez moi m'était renvoyé à la figure. En réalité, je ne suis pas assez impitoyable. Si je l'étais plus, je n'aurais pas la vie que je mène actuellement. Je renoncerais à tout contact avec l'institution. Et avec le monde, tant qu'à y être.

Le monde serait d'ailleurs pour moi sans cesse une agression. Elle a dit que j'évoluais dans un monde des agressions où j'avais à me défendre à tout moment. Je ne m'y suis pas opposée non plus. C'est très juste. Comme me le faisait remarquer Julie, son commentaire suppose que le monde n'est pas en soi une agression. Je ne sais pas ce qu'il est s'il n'est pas violent. J'ai entendu un idiot l'autre jour dire à propos d'Adorno, et des adorniens, qu'il était tanné de leur façon de voir la société, comme si nous étions toujours au coeur de la Deuxième Guerre mondiale. Il paraît que nous sommes loin de ces horreurs-là. Il paraît... Ce n'est pas parce que la monstruosité humaine revêt d'autres atours, qu'elle se pare de toutes les ruses qu'elle est moins présente. Adorno et Horkheimer me diraient sans doute qu'en fait la plus grande ruse de cette « nouvelle » monstruosité, c'est de n'en avoir aucune, d'avoir cessé de se cacher. Elle se découvre tellement qu'elle disparaît du regard des hommes. On perd de vue facilement ce qui est trop in your face. C'est un principe simple de la sémiotique. Le signe attire le regard par ce qui se retire en lui. L'absence fascine, la présence n'intéresse plus personne. On a tous déjà vécu ce moment cruel et injuste où l'on s'aperçoit que notre amour ou que nos passions se portent toutes sur l'être fuyant. On se lasse aisément des trop faciles.

Dans Jean Genet, l'amour est souvent associé à la méchanceté, surtout dans Notre-Dame-des-Fleurs et dans le Miracle de la Rose. Les narrateurs de Genet soulignent sans arrêt la méchanceté qui se lie à la beauté de leurs amants. Je connais de trop près les êtres si amoureux et pourtant si méchants. J'en suis. C'est dégueulasse, je vous jure. Il n'y a pas de fascination à avoir pour ces gens-là. Ils ne méritent pas l'intérêt que les narrateurs de Genet leur prêtent. L'amour n'a rien à voir avec la méchanceté. Je suis, quoique bien passionnée, une piètre amoureuse. Je m'améliorerai sans doute avec un peu d'effort. J'espère. Je reconnais à la méchanceté certaines qualités, mais elles originent de la faiblesse humaine. C'est le principe du dark side dans Star Wars. La méchanceté est aussi puissante que facile, alors qu'être un homme bon est une lourde quête. J'ai des ambitions épiques! Je ne veux pas me contenter des petites conquêtes; pour se faire il importe de se retourner vers le bien.

J'aime encore Genet, mais la fascination pour les petits cons me tapent sur les nerfs. Je préfère Pompes funèbres à Notre-Dame-des-Fleurs et au Miracle de la Rose. Ça tombe bien. Je voulais travailler sur Pompes funèbres. Il y a plus d'enculades, mais au-delà de ses considérations vulgaires, l'écriture est plus aboutie et maîtrisée. La complexité narrative est portée à son comble et le roman est plus radical que les précédents. C'est très quétaine Genet. J'adore le quétaine de Genet. Ce quétaine me semble plus intéressant dans Querelle de Brest et dans Pompes funèbres que dans Notre-Dame-des-Fleurs et le Miracle de la Rose. Je termine les romans et après je m'attaque, non sans crainte, au théâtre. J'ai plus de difficulté à lire du théâtre. Je ne suis pas très habituée.