De mon point de vue, les choses ne sont pas si plaisantes. Je ne vois que la catastrophe de mes prises de parole. Je ne contrôle pas le volume de ma voix. Je sais que je possède ce défaut qui me gêne tant chez mon père. Plus je m'emporte, plus je parle fort sans m'en rendre réellement compte. Sauf dans l'après-coup. Je suis nerveuse en plus. Je tremble en parlant. J'ai un accent terrible si je dois parler en anglais. Je fais facilement montre de mes faiblesses. Ce qui veut sans doute dire que je suis forte.
J'ai tout pour être un échec social. Or, il n'en est rien. Remplie de toute la fierté du monde, il faudra bien que j'accepte un jour que je suis kick ass à l'oral. Je suis désolée de me monter si impunément sur un pied d'estale dans mon propre journal. L'écrire me le fera sans doute accepter. Je ne dis pas ça parce qu'on m'a fait des compliments. On m'en fait parfois. Je ne crois jamais réellement aux compliments. Je suis très méfiante à l'égard des autres. Je pense constamment qu'on cherche à me coincer. Ce n'est donc pas à partir de flatteries que je me suis mise à croire que j'étais peut-être plus douée que je le croyais à l'oral. Hier, lors d'une prise de parole forcée où je devais présenter un livre de Philippe Muray, j’ai senti qu'il se passait quelque chose dans l'auditoire. Je me rendais bien compte que j'arrivais à soulever quelques passions. J'ai un certain sens de la rhétorique.
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Pour la petite histoire, et parce que ça me fait rire, lorsque j'étais enfant, une enseignante qui avait un peu de mal avec moi et mes écarts de comportement m'avait jumelé avec la fille la plus silencieuse de la classe. Elle se disait que j'allais devoir me taire avec elle. C'est le contraire qui est arrivé. J'ai transformé la fille en monstre. Elle n'arrêtait plus de parler. On avait jamais vu ça chez elle en quatre ans. L'enseignante n'était pas au bout de ses peines. Elle demeurait prise avec moi, la petite fille sérieuse et studieuse trop agitée en classe. Il s'ajoutait, en plus, une fille autrefois timide qui découvrait avec moi les plaisirs de la parole. Ne soyez pas inquiets, l'enseignante en question s'est bien vengée. J'ai eu droit à ma correction.
Il se trouvait qu'elle avait assisté à une bagarre entre mon jeune frère et un autre garçon. Mon frère, le garçon le plus doux du monde, qui est maintenant l'homme le plus doux du monde, a frappé une fois un jeune con qui l'agressait depuis plusieurs mois. Elle était là. Pour m'humilier et pour me faire payer chèrement le prix de l'existence, l'enseignante avait décidé de parler de mon frère dans la classe. Une femme de quarante ans qui attaque une petite fille de huit ans un peu trop passionnée et exubérante, on pense que ça n'arrive pas. Eh bien, non, l'humain est répugnant. Il se trouve en plus que je suis une grande soeur qui a toujours été très fière et protectrice de ses petits frères. Elle ne pouvait pas mieux viser. Sans doute que le fait qu'elle s'en prenne à mon frère de six ans, en faisant montre de la violence sans nom de ma famille, m'a fait plus mal que si elle m'avait directement attaqué. J’ai tellement pleuré en rentrant de l’école. Je suppose que ce jour-là j’ai reçu des années de lucidité d’un coup.